La clé a tourné trois fois dans la serrure avant que la porte ne cède. L’odeur du café frais m’a frappée, et sur la table, deux tasses encore chaudes. Dans la maison de mon fils décédé depuis…

La clé a tourné trois fois dans la serrure avant que la porte ne cède. L'odeur du café frais m'a frappée, et sur la table, deux tasses encore chaudes. Dans la maison de mon fils décédé depuis...

La clé a tourné trois fois dans la serrure avant que la porte ne cède. J’ai poussé le battant, et l’odeur m’a frappée en premier. Pas une odeur de maison fermée depuis trois mois, mais une odeur de café frais. Sur la table de la cuisine, deux tasses encore chaudes.

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Et ce jour-là, dans cette maison que je croyais vide, j’ai compris que le notaire ne m’avait pas dit toute la vérité. Je m’appelle Odile Marchal, j’ai 63 ans et j’ai passé 38 ans comme infirmière libérale près de Bergerac, en Dordogne. Dans ce métier, on apprend à repérer ce qui cloche chez quelqu’un avant même que la personne ne le sache. Mon fils, Julien, avait 34 ans.

Il était artisan charpentier, installé à son compte depuis huit ans, marié à Camille, institutrice, et père de trois enfants : Léa, 11 ans, Hugo, 8 ans, et la petite Manon, 4 ans. Le 14 mars, sur la route départementale entre Bergerac et Sarlat, un camion a perdu le contrôle dans un virage mouillé. Julien et Camille sont morts sur le coup. Les enfants sont venus vivre chez moi, dans ma maison de la Lande, et ma vie tranquille de retraitée s’est arrêtée net pour recommencer autrement.

Les trois premières semaines, j’ai géré l’urgence : l’école, les repas, les nuits où Hugo se réveillait en pleurant. Je n’avais pas le temps de penser à la maison de Julien, à Coulounieix-Chamiers, à quinze kilomètres de chez moi. Maître Grégoire Perrin, le notaire qui s’occupait de la succession, m’a contactée fin mai. Il m’a expliqué que la maison revenait aux enfants en indivision, que j’en étais l’administratrice légale jusqu’à leur majorité, et qu’il valait mieux la mettre en location pour financer leurs études plus tard.

Je me suis dit que c’était raisonnable. Je me suis dit que Maître Perrin, qui suivait la famille depuis vingt ans, savait ce qu’il faisait. Je me suis dit aussi que j’avais bien assez à gérer sans poser de questions supplémentaires. Mais quand j’ai demandé les relevés du compte de Julien pour vérifier ce qui restait à payer, Maître Perrin a eu un geste bizarre.

Il a fermé le dossier d’un coup sec et m’a dit : « Tout est en ordre, Madame Marchal. Inutile de vous encombrer l’esprit avec ça. »

Un notaire ne ferme pas un dossier comme ça devant une grand-mère qui vient d’enterrer son fils. J’ai laissé passer.

Puis, il y a eu ce coup de fil de sa secrétaire, Élise Rousseau, qui m’a appelée un mardi soir, la voix tremblante, pour me demander si j’avais vraiment besoin d’aller voir la maison moi-même ou si quelqu’un pouvait s’en charger à ma place. J’ai trouvé ça étrange, mais j’ai mis ça sur le compte du surmenage général. Ce n’est que quand je suis entrée dans cette maison, ce jeudi de juin, avec ces deux tasses de café encore chaudes sur la table, que j’ai compris que je m’étais trompée depuis le début. J’ai avancé dans le salon.

Rien n’avait bougé depuis la mort de Julien. Enfin, presque rien. Il y avait un homme dans l’escalier. La quarantaine, costume, un dossier sous le bras.

Il s’est présenté comme Thibault Lacroix, gestionnaire de patrimoine, envoyé par le cabinet de Maître Perrin pour évaluer le bien avant sa mise en location. Il avait un trousseau de clés à lui, pas celui que le notaire m’avait remis. Quand je lui ai demandé depuis quand il venait ici, il a hésité une seconde de trop avant de répondre : « Depuis peu, Madame. » Ce petit sourire qu’il a eu en refermant son dossier, ce sourire de quelqu’un qui pense que la vieille dame en face de lui ne comprendra jamais rien à ses affaires, je ne l’ai pas oublié.

J’ai commencé par le tiroir du bureau de Julien dans son atelier au fond du jardin. Sous une pile de factures de bois, j’ai trouvé un carnet à spirale où il notait ses comptes à la main, comme le faisait son père. À la dernière page, une écriture pressée : « JP vérifier virement 22 février, ça ne correspond pas à ce qu’il m’a dit. » La date me disait quelque chose.

Trois semaines avant l’accident. J’ai appelé mon ami Bernard Fontaine, ancien adjudant de gendarmerie à la retraite, qui habite la Lande et qui m’avait aidée à organiser les obsèques. Je lui ai montré le carnet. Il a tout de suite reconnu le style d’une comptabilité qui cache quelque chose : « des sommes rondes sans facture versées à intervalles réguliers vers un compte qu’on ne connaissait pas ».

Bernard m’a mise en contact avec Camille Dubreuil, une comptable indépendante de Bergerac qui avait déjà démêlé des successions compliquées. Elle a passé une semaine à éplucher les relevés bancaires que j’avais fini par obtenir non sans mal auprès du Crédit Agricole de Julien. Ce qu’elle a trouvé m’a glacée. Entre septembre et février, sept virements pour un total de 74 650 euros étaient partis du compte professionnel de Julien vers une SCI baptisée Perrin Patrimoine Immobilier.

Une société créée par le fils de Maître Perrin, dont Julien ignorait visiblement l’existence réelle. Le notaire avait convaincu Julien d’investir dans un projet immobilier familial et sécurisé à Bergerac. Le projet n’existait pas. Le terrain sur lequel il devait être construit appartenait toujours à la commune.

Camille Dubreuil a creusé plus loin. Julien n’était pas le seul. Trois autres artisans de la région, dont un certain Grégoire Salvant, maçon à Issigeac, avaient investi dans le même montage fictif pour un total qui dépassait 310 000 euros. Maître Perrin utilisait sa position de notaire de confiance dans des petites communes où tout le monde se connaît pour orienter ses clients vers ce placement bidon, en prenant une commission sur chaque virement.

Et il y avait pire. Bernard, en creusant le dossier de succession lui-même, a découvert que Maître Perrin avait sciemment retardé la transmission des comptes à moi, l’administratrice légale, pour avoir le temps de faire disparaître les traces du dernier virement de Julien, un virement de 18 900 euros effectué cinq jours avant l’accident, jamais déclaré dans l’inventaire successoral qu’il m’avait présenté. L’insider qui a tout fait basculer, c’est Élise Rousseau, la secrétaire du notaire. Elle est venue me voir un soir chez moi, en larmes.

Elle m’a dit qu’elle ne pouvait plus se taire, qu’elle avait tapé elle-même certains des faux documents sur ordre de Maître Perrin, et qu’elle avait peur pour son propre emploi si elle parlait, mais peur pour sa conscience si elle continuait à se taire. Elle avait gardé sur une clé USB personnelle des copies de courriels internes entre Maître Perrin et son fils. Dans l’un d’eux, daté du 3 mars, Maître Perrin écrivait à propos de Julien : « Celui-là ne posera pas de questions. Il fait confiance à son notaire de famille comme son père avant lui.

On peut encore lui faire signer le dernier rapport avant qu’il ne devienne trop curieux. »

J’ai pris rendez-vous avec un autre notaire cette fois, Maître Sébastien Vasseur à Périgueux, qui n’avait aucun lien avec Perrin. Il a confirmé la gravité de ce qu’on avait entre les mains : abus de confiance, faux en écriture et probablement escroquerie organisée avec plusieurs victimes identifiées. Il m’a aidée à mettre en ordre le dossier avant de le transmettre.

Avant d’aller voir la gendarmerie, il y a eu un moment où j’ai douté. Thibault Lacroix est repassé chez moi sans prévenir un soir. Il m’a dit, presque aimablement : « Ce genre d’histoire, une fois lancée, ça détruit des familles entières, Madame Marchal. Vous êtes sûre de vouloir faire ça à vos petits-enfants, remuer tout ça ?

» Ce n’était pas une menace ouverte. C’était pire. C’était calculé pour me faire taire par amour pour mes petits-enfants. J’ai fermé la porte et j’ai appelé Bernard le soir même.

Nous sommes allés à la brigade de gendarmerie de Bergerac avec le dossier complet : le carnet de Julien, l’analyse de Camille Dubreuil, les courriels d’Élise Rousseau, les relevés bancaires. Le procureur de la République de Périgueux a ouvert une enquête pour abus de faiblesse et escroquerie en bande organisée, élargie ensuite aux trois autres victimes identifiées. La confrontation a eu lieu six mois plus tard, lors d’une réunion convoquée par la Chambre des notaires de la Dordogne, en présence des familles concernées et d’un représentant du parquet. Maître Perrin est arrivé sûr de lui, en costume impeccable, avec son sourire habituel de notable local.

J’ai posé sur la table, une par une, les pièces du dossier : le carnet de Julien, les relevés, les courriels. Je n’ai pas élevé la voix. J’ai simplement dit les dates, les montants, les noms. À mesure que je parlais, son visage a changé.

Il a d’abord tenté de dire que c’étaient des malentendus comptables. Puis, quand Élise Rousseau a confirmé publiquement avoir tapé les faux documents sur ses instructions, il n’a plus rien dit du tout. Maître Grégoire Perrin a été radié de la Chambre des notaires et mis en examen pour abus de confiance et faux en écriture publique. Son fils, gérant de la SCI fictive, a été poursuivi pour complicité.

Sur les 310 400 euros détournés au total des quatre victimes, 217 000 euros ont pu être récupérés grâce au gel des avoirs de la SCI, soit un peu plus de 70 %. Pour la part de Julien, sur les 93 550 euros qu’il avait investis, 68 200 euros ont été restitués à la succession au bénéfice des enfants. Le reste, englouti dans des dépenses personnelles de Perrin, n’a jamais été retrouvé. Thibault Lacroix a écopé d’une amende et d’une interdiction d’exercer une activité de gestion de patrimoine pendant cinq ans.

Rien de tout cela n’a ramené Julien. Rien n’a effacé les huit mois où j’ai cru, à tort, que je pouvais faire confiance à l’homme qui avait suivi notre famille pendant vingt ans. Un an après, un dimanche de juin, nous avons déjeuné dans le jardin de la maison de Couze et Saint-Front, celle que les enfants garderont, que nous avons finalement décidé de ne pas louer. Léa avait mis la table comme le faisait sa mère.

Hugo courait après le chien. Manon, sur mes genoux, a levé les yeux vers moi et m’a demandé : « Mamie, pourquoi papa n’a pas vu que le monsieur était méchant ? » Je lui ai répondu la seule vérité que je connaisse : « Parce que ton papa était quelqu’un de bien, et les gens bien ne s’attendent pas toujours à croiser des gens malhonnêtes. » Elle a hoché la tête, sérieuse, puis elle est retournée jouer.

Je n’ai pas gagné cette histoire. J’ai simplement refusé de la laisser enterrer avec mon fils.