J’ai ouvert une lettre recommandée en rentrant du travail, et le sol s’est dérobé sous mes pieds. L’appartement de ma grand-mère, celui où j’ai grandi, venait d’être vendu sans que je le sache….

J'ai ouvert une lettre recommandée en rentrant du travail, et le sol s'est dérobé sous mes pieds. L'appartement de ma grand-mère, celui où j'ai grandi, venait d'être vendu sans que je le sache....

Margaot ouvrit l’enveloppe en craft d’une main distraite en rentrant de sa journée à la médiathèque. La fatigue pesait sur ses épaules quand elle déplia la lettre recommandée, mise en demeure de quitter les lieux sous 30 jours. Appartement 6 18, rue Camille Sauvage, Bordeaux. Son cœur s’arrêta.

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L’appartement familial, celui où elle avait grandi avec sa grand-mère Simone jusqu’à ses dix ans, celui où Simon avait vécu jusqu’à sa mort six mois plus tôt, en octobre, emporté en trois mois par un cancer du pancréas foudroyant. Elle composa le numéro de sa mère en sentant ses mains trembler légèrement. Pas de réponse. Son père ensuite, messagerie.

Son frère Julien à Paris, rien. Margaot attrapa son sac et descendit en courant prendre le tram en direction de Bacalan. La lettre froissée dans son poing serré. Vingt-cinq minutes plus tard, elle remontait la rue Camille Sauvage sous le ciel gris d’avril, le souffle court et le cœur battant.

Les immeubles en pierres blondes des années trente défilaient de chaque côté. Le numéro dix-huit se dressait devant elle, familier et soudain menaçant. Elle monta les trois étages par l’escalier, incapable d’attendre l’ascenseur. La porte de l’appartement était grande ouverte.

Le salon était à moitié vide. Les meubles de Simone avaient disparu, ne laissant que des rectangles plus clairs sur le parquet patiné. Sa mère, Céline, emballait des cadres dans du papier bulle près de la cheminée éteinte, avec des gestes précis et méthodiques. Son père, Jacques, scotchait des cartons sans lever les yeux, comme si elle n’existait pas.

L’explication fut brève et glaciale. L’appartement était vendu depuis trois mois. La succession réglée par maître Ferrand. L’acheteur prendrait possession des lieux dans quinze jours.

Exactement. Une ratée comme elle ne méritait rien. Son frère Julien avait construit quelque chose dans sa vie. Céline la repoussa d’un geste violent.

Sa grand-mère y expliquait avoir découvert la fraude par hasard en février lors d’un rendez-vous bancaire de routine, alors qu’elle était déjà malade et que le diagnostic de cancer du pancréas venait de tomber comme une sentence. Quand il lui demanda doucement si tout allait bien, elle se retrouva à lui raconter une version abrégée de son histoire, sans vraiment comprendre pourquoi elle se confiait à lui. Julien resta silencieux un long moment, regardant fixement les documents dans ses mains comme s’il ne parvenait pas à accepter ce qu’il venait de lire. Dans leur cercle social de Bordeaux, chez les viticulteurs du Médoc, où Jacques avait encore des relations, parmi les anciennes connaissances de Céline, ils racontèrent leur version de l’histoire.

Ils passaient presque tout leur week-end ensemble, marchant le long des quais de la Garonne, dînant dans de petits restaurants discrets de la Bastide, parlant de tout, sauf du procès quand elle avait besoin d’oublier.